La question de la linguistique et des sciences sociales

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La question de la linguistique et des sciences sociales

Message par Camarade Troska le Jeu 28 Juin - 19:47

Le cas de Staline est aujourd’hui réglé : il se résume en peu de mots. Contrôlant d’une main de fer et à lui tout seul le vaste empire d’URSS, soutenu de façon unanime par l’intelligentsia russe, le peuple fanatisé (mais victime) et une bureaucratie qui ferait pâlir d’envie les actuelles Préfectures françaises, il a mis la Russie à feu et à sang et elle ne s’en est toujours pas remise, passant de tyrannie en tyrannie jusqu’à nos jours.

Sans refaire toute l’histoire, assez complexe au demeurant, nous allons ici jeter un coup de sonde sur un écrit important de Staline, à savoir l’opuscule de 1950 intitulé Le marxisme et les problèmes de linguistique, paru dans la Pravda de l’époque. C’est un texte intéressant car, quoique court et rigoriste dans la forme comme l’étaient la plupart des écrits de Staline, il laisse apparaître une vision plus nuancée de ce que l’on pourrait appeler la pratique sociale et politique stalinienne. On y voit à la fois de graves défauts dont les conséquences ont été maintes fois soulignées par la presse bourgeoise, mais aussi des critiques théoriques dont la portée doit être remarquée. Tout ceci dans le but de faire un bilan critique de ce que fut le stalinisme, en ce début XXIè siècle, et dans la perspective plus large de savoir comment pratiquer et formuler le communisme aujourd’hui.

Slavoj Žižek, dans son ouvrage Vous avez dit totalitarisme ?, au chapitre III, a bien montré qu’il était vain de se prétendre totalement contre ou totalement pour le stalinisme, puisque cette politique se caractérise par une ambiguïté fondamentale : les pro-staliniens ont largement été les victimes de ce qu’ils prônaient, tandis que les anti-staliniens se sont retrouvés dans une position de connivence involontaire avec la réaction. Toute la ruse du stalinisme est d’avoir contraint les gens à se positionner entièrement pour ou entièrement contre : la barricade n’a que deux côtés, comme le disait Elsa Triolet, stalinienne de la première heure qui déchanta par la suite. Le texte de 1950 manifeste bien cette ambiguïté, et nous allons essayer de la débrouiller afin de ne pas se laisser piéger par la rhétorique de Staline lui-même, tout en affirmant une position socialiste radicale.

Le marxisme et les problèmes de linguistique se présente ouvertement comme une contribution sur une question théorique, celle de savoir si la langue est une superstructure* ou non, et si l’on peut par conséquent la transformer fondamentalement comme c’est le cas pour les rapports de production et les institutions qui en découlent. En d’autres termes, la question est de savoir si la langue est naturelle dans sa structure, ou si elle est une pure construction sociale dont la réalité n’est que seconde, dérivée (le terme de “naturel” n’est évidemment pas de Staline, puisque le “naturalisme” considéré de façon triviale est assimilé à une position politique de droite). La réponse de Staline est simple : la langue suit une évolution plus lente et s’étalant sur un laps de temps beaucoup plus important que les formes économiques et politiques que prennent la société ; par ailleurs, chaque classe produit sa culture de classe, alors que la langue est globalement partagée par l’ensemble de la société. Par conséquent, la langue n’est pas une superstructure.

Cette critique est intéressante à bien des égards : 1) elle donne une limite à la création de l’”Homme Nouveau” : on peut changer la forme du travail et la forme de la culture, mais pas la forme de la langue. Il y a ainsi une limite naturelle à la création du nouvel homme social, elle ne se fait pas ex nihilo. Il y a clairement ici un souci de la part de Staline de limiter la nuisance du scientisme qui se développe en URSS à l’époque, ici en linguistique**. 2) Staline contrecarre ici la domination absolue qu’avait acquise Nikolaj Marr sur la linguistique soviétique. Marr est en effet un fervent défenseur de l’idée d’une langue comme superstructure et d’une “grammaire de classe”, ridiculisées ici par Staline. A la limite, on peut penser que ce texte porte ainsi la critique sur les ambitions normatives et institutionnelles des sciences sociales : un scientifique comme Marr, fort de ses connaissances expertes en linguistique, s’arroge le droit de dire comment la langue devrait être révolutionnée, c’est-à-dire détruite puis remplacée par une autre. Un fantasme qui nous paraît plutôt effrayant, et il est difficile de ne pas être d’accord avec Staline sur ce point.

Cependant, venant du dirigeant de l’URSS, ce texte ne peut pas avoir le simple statut d’une contribution théorique, et c’est là que le bât blesse. Le marxisme et les problèmes de linguistique se présente tout autant comme un procès écrit, un réquisitoire, qu’une contribution critique. Ainsi, son appel salutaire à combattre le dogmatisme dans les sciences s’accompagne d’une accusation en bonne et due forme, dirigée contre Nikolaj Marr, allant même jusqu’à évoquer l’idée d’un sabotage à propos de l’enseignement de la linguistique marrienne aux étudiants. De même, Staline en profite dans cet écrit pour réaffirmer sa théorie de la consolidation de l’État en régime socialiste encerclé par les puissances capitalistes. Toute l’ambiguïté du stalinisme est là : mélange inextricable de critique théorique progressiste, dont nous pouvons encore nous inspirer aujourd’hui pour lutter contre les tentations normativistes de l’intelligentsia des sciences sociales, et de procès politique réaffirmant le droit de l’État à définir ce qui est conforme ou non au socialisme, dérive gravissime que nous ne partageons pas.

F. T.

* Staline reproduit fidèlement la notion de superstructure telle qu’elle avait été définie par Marx, et “officialisée” en URSS. Citons la Préface à la Critique de l’économie politique : “L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique et à la­quel­le correspondent des formes de conscience sociales déterminées. … les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques.”

** Cette affirmation doit cependant être nuancée par un autre cas, celui de la biologie et de Trofim Lyssenko, où Staline n’a pas fait preuve de lucidité semble-t-il ; il faut dire qu’il n’est pas intervenu théoriquement dans ce débat, contrairement au cas présent de la linguistique. Ce sont donc davantage des jeux de pouvoirs qui ont été mis en œuvre dans le lyssenkisme, plutôt qu’un débat théorique.

Texte tiré ici : Feu de Prairie

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